De Village de Dieu à l’atelier de l’ODELPA : le parcours d’une déplacée interne
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« L’idée même de devenir lauréate ne m’avait jamais traversé l’esprit. Pour moi, l’essentiel résidait dans l’apprentissage. Aujourd’hui, cette distinction confirme que je chemine enfin sur la bonne voie. »
Tels sont les propos d’Alicienne MÉMÉ, récemment distinguée lors de la deuxième cohorte en coupe et couture de l’Organisation de Développement et de Lutte contre la Pauvreté (ODELPA). Cette formation, organisée entre novembre et décembre 2025, s’inscrivait dans la cinquième phase de la campagne de sensibilisation, d’éducation, d’appui psychologique et de renforcement de capacités au profit des jeunes des quartiers vulnérables. Soutenue par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), l’initiative transforme la précarité en résilience.
Pour Alicienne, comme pour ses pairs, ci seaux et machines à coudre sont désormais de véritables leviers d’autonomie face aux turbulences qui secouent le pays. Pourtant, derrière cette réussite, le parcours de la trentenaire porte les stigmates d’une existence bouleversée par la violence armée et l’errance des déplacements forcés. Longtemps, elle a recherché une stabilité qui semblait se dérober à chacun de ses pas.
Aujourd’hui, le cliquetis de la pédale de couture remplace le fracas des détonations, esquissant les contours d’un avenir enfin saisissable.
Village de Dieu, entre refuge et chaos

Pendant près de vingt-sept ans, Alicienne a vécu au Village de Dieu, quartier populaire de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, aux côtés de ses parents et de sa sœur aînée. Malgré la modestie du cadre de vie, elle y puisait un sentiment de sécurité. Après ses études classiques, elle a entamé une formation en sciences infirmières à la Mission Bon Samaritain School of Nursing, à Delmas. Rien ne laissait présager que l’irréparable se jouait déjà à ses portes.
Le 6 juillet 2018 marque un tournant brutal. La défaite du Brésil face à la Belgique à la Coupe du monde, conjuguée à l’annonce de la hausse des prix du carburant par l’administration Lafontant/Moïse, avait déclenché une vague de contestation nationale. Barricades, pneus enflammés et pillages se multipliaient. À Village de Dieu, le chaos a atteint son paroxysme.
« Ce jour-là, je me suis retrouvée totalement livrée à moi-même. Je venais de terminer mes études en sciences de la santé. Mes parents étaient sortis travailler, ma sœur vivait déjà dans son propre foyer. Seule dans la maison familiale, j’ai subi de plein fouet l’escalade de la violence », raconte-t-elle.
Les détonations fusent de toutes parts. Terrifiée, elle est prise d’une forte fièvre. Cachée sous un lit, elle contacte un oncle paternel résidant à la rue Chavannes, à Port-au-Prince, afin de lui demander secours. Fuir devient une nécessité vitale. Sous les balles, elle quitte le quartier et trouve refuge chez ce proche. À l’hôpital, le diagnostic est sans appel : un traumatisme profond lié au choc émotionnel. Dès lors, Village de Dieu cesse d’être un refuge. L’idée d’un retour s’évanouit définitivement, rupture symboliquement scellée un an plus tard par l’arrestation du chef de gang Arnel Joseph.
De Charybde en Scylla

Commence alors une longue errance. Alicienne trouve d’abord refuge pendant près de trois ans à la rue Chavannes, avant que ses parents ne s’installent à la Croix-des-Bouquets, où son père construit une maison, espérant offrir un havre de paix à sa famille. Mais l’insécurité gagne rapidement du terrain, imposant une nouvelle fuite.
« Nous avons quitté Croix-des-Bouquets lorsque la menace s’est resserrée autour de nous. Je me suis ensuite installée à Pernier, près de l’Académie de Police. Là encore, la violence nous a rattrapés. J’ai dû partir une fois de plus », confie-t-elle, résignée.
Aujourd’hui, l’ancienne étudiante en sciences de la santé vit chez une cousine, tandis que ses parents se sont installés définitivement à Miragoâne. Ces séparations successives illustrent les sacrifices imposés par un climat d’insécurité qui fragmente les cellules familiales. Pour Alicienne, chaque nouveau toit n’a été qu’une halte provisoire dans une quête de stabilité sans cesse contrariée.
La formation comme point d’ancrage
Bien que diplômée en sciences infirmières, Alicienne se heurte à un marché du travail verrouillé. Faute de licence professionnelle, son insertion reste quasi impossible. Elle traverse alors une longue période sans activité ni revenu stable.
C’est dans ce contexte que l’ODELPA intervient. Informée par une amie de l’existence de l’atelier de coupe et couture, elle saisit immédiatement cette opportunité.
« Je faisais quelques retouches à la main, sans jamais avoir utilisé une machine. Malgré tout, j’ai accepté le défi, portée par mon intérêt pour la couture. À l’ODELPA, je me suis rapidement intégrée. L’appui logistique, notamment pour le transport, a été déterminant dans ma persévérance. Ce passage a marqué un tournant décisif dans ma vie. L’aiguille et le fil sont devenus les instruments de ma reconstruction et les bases de ma nouvelle autonomie », explique-t-elle.
Recoudre l’avenir

La distinction reçue à l’issue de la formation ne figurait pas parmi ses objectifs initiaux. Alicienne visait avant tout la maîtrise technique. Le jour de la proclamation des résultats, alors qu’elle se trouvait à l’église, l’annonce de son nom suscite une immense surprise. Sans avoir cherché à briller, elle se retrouve première de la promotion, transformant l’instant en une célébration vécue comme un miracle.
Cette reconnaissance renforce sa confiance et sa détermination. Le parcours d’Alicienne MÉMÉ illustre la capacité des initiatives locales, soutenues par des partenaires internationaux, à transformer des trajectoires marquées par la rupture en chemins de relèvement.
« Après Dieu, l’ODELPA a été la première lumière sur le chemin de mon rêve. Grâce à eux, je me suis réveillée avec un nouvel espoir. Je projette désormais de créer des ateliers et des boutiques de couture, de développer mes propres collections et, à terme, de lancer ma marque. À tous les jeunes en difficulté qui n’ont pas encore eu cette chance : résistez et croyez en vous, car tôt ou tard, vous verrez le bout du tunnel », conclut-elle.
Marc Kerley FONTAL





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